Concours

Liens

Recommander

Mercredi 20 décembre 2006

Sur Sainte-Beuve lecteur et analyste du vicomte Alexis, on trouvera à glaner dans le Sainte-Beuve. Au seuil de la modernité de Wolf Lepenies publié chez Gallimard eb 2002 ; ainsi : Sainte-Beuve tentait à sa manière d'apporter un peu d'ordre dans l'incohérence générale, en se fixant pour modèles les XVII° et XVIII° siècles. Ce n'était pourtant pas un réactionnaire, mais un réaliste. C'est pourquoi il a critiqué Tocqueville qui croyait toujours se tenir à distance du "jargon moderne" ; il y aviat des nouveautés, il fallait donc bien trouver des mots nouveaux pour en parler. On ne pouvait pas arrêter le progrès ; mieux valait donc se libérer de la nostalgie et trouver son "juste milieu" dans l'époque et la société où l'on vivait. (Voir pages 112-113 ce combat entre raisonneur et réaliste) ; Sainte-Beuve s'accordait avec Tocqueville pour penser que le fanatisme  augmenterait encore au sein de la démocratie, dès lors que les passions politiques deviendraient  des passions sociales ; Sainte-Beuve était  républicain de nature, par esprit de raison ; persuadé comme Tocqueville, qu'il critiquait pourtant, que la progression de l'égalité faisait partie des lois des sociétés modernes, il acceptait avec un mélange de résignation et d'ironie l'avènement inéluctable de la démocratie ; la lecture au hasard permet de tester la valeur d'un auteur, de déterminer s'il a assez de substance pour s'imposer par rapport à ses pareils. Sainte-Beuve avait critiqué Tocqueville parce qu'il n'avait jamais lu que systématiquement et jamais à l'aventure.

            On ne voit généralement en Sainte-Beuve que le critique puis, dans un second temps, le poëte ou le romancier. Sainte-Beuve historien n’est que rarement pris en considération. Jacques Bainville, dans Quelques figures de l’histoire paru en 1926 chez Jules Tallandier, Bernard de Vaulx, dans Vues sur l’Histoire de France paru en 1946 chez Plon, et quelques autres -- dont Maurras – ne s’y sont pas trompés. Cependant, plus de cent et trente années après sa mort, l’on ne reconnaît toujours pas à Sainte-Beuve sa stature et son statut, sa dimension d’historien. La publication de cette édition des Écrits sur Tocqueville de Michel Brix apportera peut-être sa pierre à cette autre réhabilitation de l’Oncle.

 

            Dans la préface qu’il a placée sous la haute protection de feu mon ami Claude Pichois, que j’ai connu voilà un demi-siècle quand il travaillait à la rédaction de sa thèse complémentaire qui portait sur Philarète Chasles, Brix écrit : Les spécialistes actuels de l’œuvre de Tocqueville s’accordent à reconnaître que le compte rendu du Temps tranchait, par sa qualité et sa pénétration, sur toutes les autres recensions qui étaient parues à l’époque et il emprunte au  Alexis de Tocqueville d’André Jardin ceci : Cet article de Sainte-Beuve domine de très haut le dossier des comptes rendus parus en 1835 : la lucidité sur les desseins de l’auteur et  la mise en valeur des grandes analyses et de leur enchaînement ont gagné l’estime de Tocqueville (…). Par bonheur, Brix ne fait aucune référence à la biographie que donna en 2000 Gilles de Robien sur Tocqueville chez Flammarion. C’est le type de grandes biographies aussi vides que médiatiques qui pullulent sur notre marché !

 

            À la suite du « retentissant article » de 1835 cité par Jacques Nantet en son Tocqueville de 1971, l’auteur de De la démocratie en Amérique écrit à celui de Volupté : Je ne puis m’empêcher de croire qu’il existe pour nous beaucoup de points de contact et qu’une sorte d’intimité intellectuelle et morale ne tarderait pas à régner entre vous et moi, si nous avions l’occasion de mieux nous connaître. N’ le 29 juillet 1805, le vicomte Alexis était de quelques mois le cadet de Sainte-Beuve, né, lui, le 23 décembre 1804 ; il précédera le Lundiste au tombeau d’un peu plus qu’une décennie : le 16 avril 1859 à Cannes pour le magistrat et le 13 octobre 1869 pour Charles-Augustin.

 

            Une sorte d’intimité intellectuelle et morale ayant tendance à s’établir entre les deux hommes, on ne s’étonnera pas qu’ils aient en partage quelques amitiés et quelques admirations, ainsi notamment Jean-Jacques Ampère et Ximénès Doudan. En octobre 1856, Jean-Jacques Ampère est chez Louise et Athenin d’Haussonville à Gurcy ; le jeudi 9, il écrit à Tocqueville : J’ai vu à Gurcy deux personnes qui m’ont chargé de vous dire toute leur admiration : ce sont Jules de Lasteyrée et X. Doudan, homme d’esprit et de goût s’il en fut. En mai 1857, les rôles sont inversés et, de l’ancien château de Talaru, à Chamarande, le 12, c’est Tocqueville qui écrit à Ampère : Je cause sans cesse de vous avec des gens qui s’intéressent réellement à votre personne et à vos œuvres. C’est un sujet qu’on entame volontiers avec moi pour me faire parler ; de même qu’un causeur habile commence à interroger son interlocuteur sur lui-même afin de le mettre en train. J’ai surtout remarqué deux gens d’esprit de vos amis, Doudan et Mohl, qui m’ont dit sur vous des choses fines et vraies qui m’ont fait plaisir, et dont le résumé est ceci : que depuis plusieurs années, vous aviez singulièrement accru encore votre valeur et comme fond et comme forme et ne cessiez de l’accroître. Ce qui est aussi mon avis.

 

            Pour le mois de mai 1857, nous n’avons pas de lettre de Doudan mais pour octobre 1856 deux lettres envoyées de Gurcy cautionnent alors une rencontre Ampère – Doudan, prouvant assez qu’entre eux l’estime était réciproque. Le 2 octobre, à la baronne Auguste de Staël : Nous avons trouvé ici M. Ampère, avec son entrain volcanique et sa douceur de commerce. Il suit qui l’on veut dans la conversation ; il travaille vingt-quatre heures par jour et cause vingt-quatre heures par jour, sans compter les promenades qu’il fait tout seul. Les gens d’esprit que vous connaissez ne peuvent vous avoir donné l’idée de cette vitalité d’intelligence qui porte sur tout. Et, le surlendemain, à son ami Sahune, J’ai trouvé ici M. Ampère, vif comme un poisson dans l’eau par les plus beaux jours. Il fait dix choses à la fois, les achève bien, travaille tout le jour et paraît ne rien faire du tout, car il est de toutes les promenades, de toutes les conversations, joue au billard comme un officier de garnison, lit des romans comme une petite demoiselle qui a la tête montée. Je n’ai jamais vu une pareille activité, et tout cela sur un fond de douceur et d’égalité très aimables. C’est tout à fait de lui qu’on peut dire qu’il travaille comme quatre.

 

            Dès la toute première lettre de Jean-Jacques Ampère vers Tocqueville, qui est de 1855 et qu’André Jardin date de sûrement septembre, nous trouvons auprès de ceux de Victor de Broglie et de son fils Albert, lequel achève alors les deux premiers volumes de L’Église et l’Empire romain au IVe siècle qui paraîtront en 1856, le nom de Ximénès Doudan : Je suis arrivé à Broglie vendredi, à trois heures après midi, par un reste de beau temps qui m’a permis de juger que le pays est charmant et le parc magnifique (…). Corcelle est venu nous joindre samedi ; il est toujours le meilleur et le plus affectueux des hommes. Il repartira trop tôt pour entendre la fin de ma lecture philosophique. Du reste, ce mot philosophie a tout de suite éveillé chez lui l’appétit de toute autre chose que les sensations, le moi et les rapports. M. de Broglie, son fils, M. Doudan, m’ont paru contents de l’exposition et très frappés du fond des idées. Cette dernière impression, celle naturellement à laquelle je tiens le plus, ne peut qu’aller qu’en augmentant (…).

 

            André Jardin a raison lorsqu’il écrit qu’il s’agit sans doute de la lecture des Fragments philosophiques d’André-Marie Ampère. Il a raison de dater cette lettre sûrement de septembre 1855 mais il a moins raison de la dater de la fin de ce mois. Nous avons trouvé trace de ce premier passage à Broglie de Jean-Jacques Ampère et de cette lecture philosophique dans une lettre dans laquelle, à son habitude, Doudan envoie à la baronne Auguste de Staël le journal de la petite vie paisible que l’on mène à Broglie, et cette lettre est datée du 6 septembre 1855 : M. de Corcelles y a passé deux jours. Il vous aurait plu par son goût passionné pour la vérité qui n’empêche guère de se tromper, mais qui témoigne de l’élévation de l’âme. Il est taillé en force, comme vous avez pu voir, mais il est de la race des géants qui ont plus de douceur, de délicatesse et de raffinement d’esprit que beaucoup de petits hommes. M. Ampère vient de partir. Il a charmé tout le monde. Il nous a lu des fragments de la métaphysique de son père qui eussent eu votre approbation pour un certain élan qui va naturellement au grand, n’était ce que cela aurait surpassé la force d’attention des petites dames qui ont aisément mal à leur tête. L’esprit de locomotion a emporté M. Ampère à Paris, puis il l’emportera dans trois jours à Rome. André et sa femme ont été entraînés dans ce tourbillon ;  ils n’iront pas jusqu’à Rome pourtant. Albert va chez M. de Montalembert en Bourgogne et la princesse de Broglie chez sa tante Lemarrois. M. de Broglie est tout seul de sa maison, ayant pour compagnon de solitude M. de Sahune, M. Savinien Petit (…), M. Clémencet et moi qui écris par moments un petit volume où il n’y a pas l’ombre de catacombes, ni de saints, ni de chandeliers à sept branches. On notera que, comme Sainte-Beuve, Doudant écrit : M. de Corcelles, alors que Ampère orthographie Corcelle. Dans son édition des Écrits sur Tocqueville, Michel Brix a d’office corrigé Sainte-Beuve. Il fait naître en 1802 Francisque de Corcelle et le fait mourir en 1892. Selon André Jardin, cet ami intime de Tocqueville est né en 1802 mais est mort en 1882 et Francisque de Corcelle serait en fait Claude-François Tircuy de Corcelle. Député de l’Orne puis ambassadeur auprès du Saint-Siège, il avait épousé la petite-fille de La Fayette , Mélanie de Lasteyrie. Ce vieux madré de Corcelle, écrira Louis Veuillot.

 

            En 1848, Guizot écrit De la démocratie en France. Malgré l’analogie du titre avec le De la démocratie en Amérique que Tocqueville avait publié en 1840, c’est à la brochure, alors récente, de Thiers De la propriété que l’ouvrage sera comparé ! C’est à propos des Mémoires pour servir à l’histoire de son temps de Guizot dont le premier des hit volumes ne paraîtra qu’en 1858 que le 5 avril 1857 Tocqueville écrit à Henry Reeve : Je ne suis friand que des Mémoires posthumes. Il me semble que si Doudan avait eu connaissance de ce mot, il en aurait conçu une certaine réticence. On trouvera plusieurs occurrences à Tocqueville, et pas nécessairement là où l’on s’y serait attendu, dans l’ouvrage Guizot et son temps, Propos et Portraits de Robert Legrand, préfacé par Henri Heinemann et édité en 2002 par F. Paillard.

 

            Le mardi 12 mai 1840, Tocqueville écrit à Ampère : Nous comptons sur vous jeudi si cela vous était égal. J’écris à M. Quinet pour le prier de vouloir bien être des nôtres. Je vais écrire à M. de Sainte-Beuve. Je voudrais qu’il acceptât. Ce ne serait nullement à un dîner de cérémonie, car je ne veux nous adjoindre que Corcelle et beaumont. Tâchez de plaider notre cause auprès de sainte-Beuve. Celui-ci répondit-il favorablement à la requête et Ampère fut-il bon avocat ? En tous cas, on ne trouve aucune trace de ce dîner du 14 mai au tome III de la Correspondance générale de Sainte-beuve. Par sa formulation même, cette lettre du 12 mai 1840 de Tocqueville à Ampère rappelle celle qu’au soir du jeudi 19 juillet 1866 Sainte-Beuve écrira à Prévost-Paradol. Ce dîner-là aura bel et bien lieu le jeudi 26 juillet et les convives de Sainte-Beuve seront Edmond Scherer, Prévost-Paradol, Doudan et Sahune ; voir aux pages 237-238 du tome XV de la Correspondance générale la courte lettre de Sainte-beuve à Prévost-Paradol et des échos de ce dîner en page 44 du tome IV des Lettres de Doudan (lettre du jeudi 26 juillet 1866 à la baronne Auguste de Staël) et en page 128 du tome VII des Études sur la littérature contemporaine d’Edmond Scherer paru chez Calman Lévy en 1894.

 

            Puisque nous venons de rencontrer à nouveau le nom de Corcelle, on le croise aussi à trois occasions au Journal de Viennet, pair de France, témoin de trois règnes, préfacé et postfacé par le duc de la Force , paru chez Amiot-Dumont en 1955. À l’index des noms cités, on lit : Corcelle (Claude Tircuy de la Barre de), 1768-1843,  pages  48, 286, 299. Il est bien évident qu’au 26 février 1848 (pages 286 et 299), ce n’est pas de lui qu’il retourne mais de Corcelle invité par Tocqueville avec Quinet, Sainte-Beuve, Ampère et Beaumont pour le 14 mai 1840. Du reste, en page 299, le nom de Corcelle voisine celui de Gustave de Beaumont, celui-là même qui publia les Œuvres et Correspondance inédits  de M. de Tocqueville en 1860 puis la Nouvelle correspondance inédite de M. de Tocqueville en 1865, ces deux ouvrages qui furent analysés par Sainte-Beuve.

 

            Ce qui nous ramène à l’édition Brix des Écrits sur Tocqueville. Michel Brix écrit, note de la page 160, que Sainte-Beuve avait consacré quatre articles dans la Revue contemporaine entre le 31 octobre et le 15 décembre 1865. Sans souffler mot de la parution de P.-J. Proudhon, sa vie et sa correspondance, 1838-1848, édité par Michel Lévy Frères, éditeurs également de l’étude sur Le général Tomini qui réunit cinq articles préalablement parus dans Le Temps. C’est sur le même rayon que ces deux livres, auprès de l’étude historique et critique Le comte de Clermont (trois articles parus en novembre 1867 au Moniteur sur le travail de Jules Cousin) et de l’édition Léon Noël, en 1958, de Monsieur de Talleyrand que l’on ferait bien de rééditer lui aussi, qu’il convient de placer le petit volume que nous devons à Michel Brix.

 

            Ces titres et d’autres, dont le Port-Royal et le Chateaubriand et son groupe littéraires sont là pour nous rappeler les qualités d’historien et d’analyste de Sainte-Beuve, sa lucidité et sa pénétration, mais cela ce n’est certes pas à un vieux briscard du beuvisme comme Georges Saint-Clair que je l’apprendrai.

 

Francis Conem, le 14 juillet 2005

 

 

Par Francis Conem - Publié dans : Lectures
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus