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Lundi 4 décembre 2006

Francis Conem

B.P. 312

73103 Aix-en-Savoie

Aix-en-Savoie, le 27 novembre 2006

 

Mon cher Conem,

 

Tu me demandes de présenter à ton lecteur ce Quelqu’un est mort. J’ai le sentiment que tu te payes ma tête car d’une part, ce lecteur te connaît aussi bien que moi, mieux peut-être même ! Et parce que, d’autre part, il n’est que de te lire : tu n’es pas un poëte[1] à gloses ; d’autres l’ont affirmé avant moi.

 

Avec Quelqu’un est mort, tu renoues avec ton inspiration des années 1965-1967 et ces Dizains pour Claire Jacovleff-Witmeur, André Mary, André Thérive, Raymond Duncan, Roger Dévigne, et ces poëmes pour Jean-Pierre Ravêche ou Noël Ruet qui sont autant de Signaux vers l’autre rive. Puis ce furent les poëmes de ton intimité avec la mort, « ma mort, ma mort omniprésente », celle à laquelle tu étais accoutumé, ces poëmes écrits après avril 1967 et que tu as intégrés à la nouvelle édition de tes Signaux, ce De l’autre rive qui parut dans le courant de l’avril 1968 comme pour marquer un bout de l’an.

 

Après 1967, vous vous séparâtes, la mort et toi, pour vous retrouver au coin d’une rue, inopinément sans doute, un mardi de décembre 2005, le jour de l’apôtre Jean, et, après une feinte dissidence de près de quarante ans, vous reprîtes votre cohabitation comme par le passé, comme si de rien n’était. En 2005-2006, la même veine qu’en 1965-1967, si ce n’est que cette fois les dizains écrits pour tes amis en-allés, tu les consignes aujourd’hui pour toi-même à l’occasion de ta propre mort.

 

Au fronton de De l’autre rive, tu avais mis en exergue ce vers de Noël Ruet à qui ta poésie doit tant : « Mes morts, me revoici ». Au fronton de Quelqu’un est mort, c’est un vers d’un autre poëte belge, de ton évidente famille spirituelle, que tu inscris cette fois : « Quelqu’un est mort. Ce sera moi », octosyllabe emprunté à Camille Melloy.

 

Si depuis 1980 tu as abandonné le « B » de Francis B. Conem pour redevenir Francis Conem comme devant, ce n’est pas que tu aies oublié tes ascendants belges et moins encore que tu les aies reniés. Il est probable que tu ne guériras jamais de la blessure infligée au berceau des Conem[2]. Ce n’est certes pas par hasard si, en des temps anciens, tu as compté parmi tes amis : Noël Ruet, Berthe Bolsée, Maurice Carême, Franz Hellens, Herman Frenay-Cid, Georges Rouzet (d’origine lotoise il est vrai), Julien Deladoës, Monique Mélin, Élise Champagne, Juliette Decreus, Andrée Sodenkamp, Véra Verbruggen, Claire Jacovleff-Witmeur, Émile V. Witmeur, André Mora, Charles-André Grouas, Marcel Dieu alias Hem Day, Jean Cordier, Jean Lacroix, Albert Chantraine, Willy Bada, Joseph Milbauer, David Scheiner.


D’outre-Quiévrain, aujourd’hui encore, tu reçois des lettres par Alain Aelberts, Paul Van Melle, Louise-Anne Verdickt, Daniel Berditchevsky, Ivan de Duve, Valery Moremans, Jean Van Lierde et Marc Laudelout ; et ici encore le hasard n’entre pour rien !

 

Le 21 octobre 1964, antérieurement à tes poëmes vers et de l’autre rive, Pierre Ménanteau t’écrivait : « Vous êtes du Nord. Et vous ne craignez pas les provincialismes : J’écris en vérité pour moi me retrouver. Je ne sais pas si j’oserais rester fidèle à mes propres vendéismes, malgré tout mon amour du pays natal ». Là non plus, le hasard n’avait de place. Dans cette même lettre, Ménanteau t’écrivait encore : « Votre poésie vous ressemble. Elle a du naturel ; elle sonne vraie, elle est simple, même dans ses complexités ».

 

Puisque tu as eu l’idée saugrenue de me demander d’ouvrir ce petit recueil qui pourrait porter pour titre celui du dernier anthume et du premier posthume de Noël Ruet : Chants pour l’Amour et la Mort , j’assume et au « votre poésie vous ressemble » de Ménanteau, j’ajoute ce que t’écrivait Wilfrid Lucas après lecture de tes Signaux : « Vous êtes le chantre de l’Amitié. C’est écrit sur votre visage. La franchise, la droiture s’y reflètent ». À toi d’assumer ce délit de sale gueule et, comme écrivait Antony Lhéritier préfaçant ces Signaux : « Tu es aussi poète que tu es Francis B. Conem. Tu n’y peux rien et qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? ».

 

Le 10 octobre 1999, tu ouvrais ainsi tambour battant un des poëmes de Klingsoreries :

                        Je finirai bien par mourir,

 

                        Par pousser mon dernier soupir.

 

-         Et Toi, me demandera Dieu,

 

As-tu été un homme heureux ?

 

            Cela nous rassurait : tu n’avais pas renoncé à mourir, à pousser ce dernier soupir. Les octosyllabes de Quelqu’un est mort sont là pour nous confirmer que tu n’oublies pas la vieille promesse, et ce rendez-vous que tu as pris « voilà bien des saisons déjà ».

 

            C’est en se moquant de lui, celui qui reste sur le quai, celui qui va geignant toujours, celui qui ne cesse de jouer au martyr, que tu te moques de nous ; comme tu te moques de moi en sollicitant de ma plume ces quelques lignes d’introduction.

 

            Dans sa lettre ouverte, en tête de Klingsoreries, Jehan Despert parle de devoir de mémoire. Si l’expression est galvaudée sous bien des plumes, elle ne l’est nullement lorsqu’elle se rencontre sous celle de Jehan et qu’elle te concerne.

 

            Aux témoignages que tu reçus en 1967 quand venaient de paraître tes Signaux vers l’autre rive, je fais ces quatre courts emprunts :

  • Aucun poème ne pouvait trouver plus d’écho en mon vieux cœur hérissé de tant de croix que votre noble et très originale apostrophe, tantôt individuelle, intime, et tantôt la plus souvent universelle. Maurice d’Hartoy
  • Cela dépasse la littérature et c’est bien un cœur qui bat contre celui de votre lecteur. Jean Pourtal de Ladevèze
  • poèmes {qui} ont l’accent des âmes. Maurice Toesca
  • sentimentalité de l’âme. Jean-Louis Vallas

En ces années 1966-1967, de ton âme tu te souciais fort peu même su tu étais (et assurément tu l’étais depuis ta naissance) viscéralement un amateur d’âmes, bien dans la lignée des Charles Augustin Sainte-Beuve, Henri Bremond, Jean de Pange, André Billy et autres Bernard Halda.

 

            Les correspondants, qui sont de tes intimes devenus, connaissent bien la formule de politesse sur laquelle, depuis quelques années maintenant, tu prends traditionnellement congé d’eux « Porte-toi bien. Fidelis. Francis ». Lorsque tu t’adresses à Dieu, je m’imagine que tu te sers de la même rituelle formule. Tout au plus, par déférence, ton porte-toi bien se métamorphose-t-il en un Portez-Vous bien, et encore ! Rien n’est moins certain. Lorsque c’est à la mort que tu t’adresses, je gage que ta formule ne varie pas d’un iota car, décidément, je te vois mal voussoyant celle que Melloy et toi-même nommez Ma sœur la Mort. Mais de quel côté de la barrière est-elle, cette fidélité ? Du côté de la dame à la Faulx ou du tien, Conem ?

 

Francis

 



[1] Pourquoi j’écris poësie et poëte ? Parce qu’en 1830 – 1850, on écrivait ainsi, et que je trouve cela autrement plus joli que poésie et poète. (Lettre à Ivan de Duve datée du 11 mars 2006).

 

 

[2] Effectivement, le berceau des Conem est Doornik (Tournai) qui fut, comme Cambrai, la capitale des Nerviens. Le père de Francis Conem, Jean Conem, naquit à Lamain le 1er octobre 1905 de l’union de François Conem (décédé à Lille le 6 janvier 1954) et d’Odile Fremeau, son épouse (décédée à Lille le 28 mai 1941).Quoique résidant en France depuis fort longtemps, Jean Conem n’en fît pas moins son service militaire à Namur et garda la nationalité belge jusqu’à sa mort survenue le 28 juin 1980. Du côté maternel, les ascendances de Francis Conem sont également en partie wallonnes : son arrière grand-mère Rosine Libotte, sa grand-mère Maria Libotte (épouse Joset) et ses grands-tantes Aline Libotte (veuve Fauvet) et Marie-Louise Libotte (veuve Dubois) sont toutes nées en Belgique.

 

Par Francis Conem - Publié dans : francisconem
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