Ximénès Doudan (2)
Mélanges et Lettres
yant eu l’occasion d’acquérir chez un bouquiniste-ami les quatre tomes des Mélanges et Lettres de Ximénès Doudan (1800-1872), édités par Calmann-Lévy en 1878, j’ai eu la surprise de découvrir que ces quatre volumes avaient appartenu, dès
la Noël 1919 à Claire Witmeur dont
la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège a édité en 1934 la remarquable thèse sous le titre Ximénès Doudan, sa vie et son œuvre.
La première partie de l’ouvrage, sous le titre général de « Mélanges », nous donne, en une centaine de pages quelques les écrits De l’autorité des Écritures, Des principes du droit pénal, De la nouvelle école poétique, Philosophie transcendante de Kant et œuvres complètes de Reid de X. Doudan qui, après la lecture de Des révolutions du gout, édité en 1924 par Les presses françaises et celle de la thèse de Claire Witmeur, ne m’ont pas apporté grand-chose. J’y ai cependant relevé dans De la nouvelle école poétique cette phrase admirable : « Il n’y a que les nations en décadence qui voient dégénérer leur langue, parce que leur rôle est fini sur la terre. »
Par contre, la seconde partie de l’ouvrage, couvrant quelque deux mille pages, et reproduisant la correspondance adressée par X. Doudan à de nombreux destinataires et destinatrices entre 1823 et 1872, m’a littéralement enchantée. Lire la correspondance d’un homme cultivé et intelligent du XIXe siècle procure une grande joie. A thing of beauty is a joy for ever. Alors, vous réalisez ce que sont deux mille pages, plus belles les unes que les autres, nous apportant sur l’époque mille détails intéressants mais également sur la manière dont, à cette époque, l’honnête homme était capable de raisonner par lui-même, de réfléchir par lui-même, d’analyser hommes, faits et choses sans œillères et sans être, comme nous le sommes actuellement, conditionnés et désinformés par les médiats. Retrouver un homme libre, un Franc, quoi. Grands moments de bonheur. Je n’en suis qu à la moitié mais le désir me démange de vous en faire part.
Premier volume
Par exemple : « Il faut bien toujours, tant qu’on vit, un mobile extérieur quelconque. La vie intérieure toute seule ravage et abat tout ensemble. On a besoins des distractions qu’on méprise ; elles font revenir avec plus de force et de plaisir dans la solitude. » Ou encore, cette petite phrase : « Le regret du passé est tempéré par la crainte de l’avenir. » Et ce développement : « Je hais la parfaite raison, sans luxe et sans fantaisie d’imagination, sans les tristesses et les joies, puériles s l’on veut, qui prennent tout à coup, tout cet inutile qu’on ne peut retrancher sans qu’un jardin devienne un potager. » Et, se dévoilant davantage, cette page : « Ce n’est pas la mode de Paris de correspondre avec qui n’a pas de nouvelles à nous donner. Il ne serait pas bien intéressant pour le monde de Paris de savoir qu’après une journée un peu chaude, vers le coucher du soleil, les grives causent entre elles d’un arbre à l’autre ; que vers sept heures il se répand une teinte d’un rouge vif dans la cime des bois ; que le brouillard se lève comme un voile léger sur la vallée ; que le froid gagne en haut et apporte avec lui une tristesse qui ajoute à toutes les tristesses ; qu’on entend mille bruits assez doux autour de soi de tous ces milliers d’êtres qui s’arrangent pour passer encore une nuit en paix ; qu’après viennent les chauves-souris qui décrivent de grands cercles autour des acacias devant le château. » Puis, à la même : « Les grands monuments ont besoins d’être ruinés, sans quoi ils sont incomplets ; ils parlent de la grandeur de l’homme sans rien dire de sa fragilité. »
À propos de la musique, X. Doudan nous donne ces perles : « Ah ! Que vous avez raison sur Mozart ! C’est lui qui est une eau profonde et limpide et vive tout ensemble, tadis que le filet d’eau de Rossini fait économiquement un bruit de cascade sur des cailloux artificiellement arrangés à cet effet, Mozart, mon cher monsieur, c’est la science et l’émotion dans leur simplicité et leur force. Il est probable que pour traduire Mozart en français ou en anglais, il y aurait là tous les trésors et tous les secrets de l’imagination de l’homme ; mais n’oubliez pas qu’il est plus facile à la musique de murmurer ses secrets, qu’à la philosophie de les exposer en toutes lettres. » Puis : «Il représente le superflu dans le monde, sans lequel le reste est aride et misérable. »
Toujours, sur des petits événement de la vie, il a sa petite opinion personnelle : « Où est le mal d’avoir mis Bossuet et Luther sur les bas-reliefs de la statue de Guttemberg ? Est-ce que vous imaginez que l’imprimerie n’a été faite que pour copier le catéchisme de Montpellier ? Non pas, s’il vous plaît. C’est pour dire hardiment toutes les contradictions de l’esprit humain. »
Deuxième volume
X. Doudan a voyagé. Et il a tiré de ses voyages un certain éclairage littéraire : « Je n’aimais pas Dante à la folie avant d’avoir vu l’Italie ; j’y retrouve à présent comme l’écho de tous les bruits que j’ai entendus en Italie. À la vérité, quand on ne prend par goût à un pays, ce qui le rappelle n’en devient pas plus aimable pour cela. Au bout du compte, nous sommes du Nord, et peut-être que l’Orient et le Midi, que nous aimons, est ce qui a passé par les imaginations du Nord. Il nous faut des lunettes bleues pour regarder ce soleil. »
Il sait s’attarder sur des choses simples, sur des êtres simples, sur une jeune fille : « C’est une petite fleur brillante sur les murs d’un grand monument. C’est le soleil de Rome qui lui a donné son éclat, mais elle n’en sait rient. Une vieille Anglaise déclame en passant sur les horizons romains, sur les catacombes, sur les pins de la villa Pamphili, et, pendant que la vieille Anglaise reste laide et pâle et déclamatoire, la petite bourgeoise romaine, qui n’a jamais été si savante, grandit et devient belle sans penser aux Tarquins, aux Gracques, aux murailles d’Aurélien. »
Ce qui ne l’empêche pas d’être lucide : « N’allez pas m’attraper ni me donner pour un rameau de l’Eurotas quelque débris de fagot de la forêt de Fontainebleau. Je ne sais rien de plus criminel que de tromper l’imagination ; c’est, je crois, le péché contre le Saint-Esprit. »
Lucide, X. Doudan savait reconnaître les qualités des autres : « Il marchait droit et ferme dans les bois, dans le fourré de l’abstraction, et il savait toujours de quel côté se couche et se lève le vrai soleil de la réalité. » Et il lui arrive de défendre ceux qu’il admire : « Nous ne savons du détail de votre vie que vos insolences contre M. de Chateaubriand. Si vous voyiez le pauvre homme qui ne peut plus marcher et qu’il faut porter dans le salon de madame Récamier, qui, elle-même, est presque aveugle, vous ne seriez pas si acharnés contre les Martyrs. C’est ce tête-à-tête qui est une vive image des tristesses de la vie à son déclin. Il n’y a pas beaucoup d’années qu’il n’y avait rien de si éclatant sous le soleil que l’imagination de M. de Chateaubriand et la beauté de madame Récamier. Aujourd’hui, qui les verrait assis tristement l’un devant l’autre, à la lueur d’une lampe qui éclaire à peine ce salon, ne se douterait guère de ce qu’ils ont été. M. Raulin a tort de prendre ce moment pour jeter des pierres dans leurs fenêtres. » Il lui arrive aussi de savoir se montrer espiègle : « Il parle de vous, madame, avec une lenteur qui ressemble à de la vivacité contenue. » Tout comme extrêmement sérieux : « j’ai lu sans étonnement un article sur les vicissitudes de la philosophie hégélienne en Allemagne. Il parît qu’on fait sortir aujourd’hui de l’idée pure l’athéisme, le matérialisme et l’égoïsme le plus brutal. Cette philosophie est d’une admirable fécondité ; j’en ai déjà vu découler le catholicisme, le calvinisme et les théories les plus nobles. C’est la grâce des systèmes absurdes qu’ils se prêtent à tout. Un habit mal fait va tellement quellement à toutes les tailles. J’ai vu, parmi les beaux habits rouges de votre livrée un habit sur le dos duquel était écrit : 2e valet, taille moyenne. Le premier venu mettra cet habit-là et pourra se présenter décemment partout. On fait des boîtes vides, qui représente à peu près les contours de toutes les grandes difficultés des problèmes ; on nomme cela des principes et il n’est pas bien étonnant que ces prétendus principes s’appliquent à peu près au dos des difficultés ; mais il y a quelque exagération à donner à ce jargon le nom de solutions philosophiques. C’est plutôt une manière confuse d’exprimer son ignorance. Il faudrait mettre à la dernière page de cette métaphysique : ‘Voilà pourquoi la nature, cette sœur de l’homme, est muette’.» Et, au même : « Vous avez mieux à faire que d’apprendre que les réactions sont le recul des idées. »
Son regard sur l’actualité sait se montrer acéré : « On leur avait fait accroire qua
la France était sans un état pitoyable, mais ce qu’ils ont vu aux fêtes de Juillet les a tout à fait désarmés. Ils ont reconnu l’injustice de tant de déclamations sur la faiblesse du gouvernement, à la vue d’une si belle cavalerie et d’une si forte infanterie. Ces lances qui sont aiguisées pour percer, ces sabres qui sont affilés pour trancher, toute cette masse de soldats forts, bien exercés, contents, et prêts à faire feu même contre des gens qu’ils ne connaissent pas, toute cette magnificence guerrière a touché la fibre nationale des gens les plus endurcis, et ils sont rentrés en eux-mêmes où ils continuent leur petit commerce sans troubler présentement le public qui aime les feux d’artifice et la comédie en plein air. »
Comme d’ailleurs celui qu’il porte sur son époque : « L’ancien monde, le monde d’abus tel qu’il était organisé partout il y a quelque cent ans, était dans le sens de la nature ; les grands arbres y croissaient librement, tuant tout ce qui était sous leur ombre. L’eau venait alors à la rivière et vous aviez de belles masses d’eau, devant de beaux châteaux crénelés, avec une grande solitude à l’entour. N’est-il pas de principe à présent, que l’eau n’aille que le plus tard possible à la rivière ? Autrefois, on donnait onze canards à manger au douzième et on avait un magnifique canard plein de force et du plus beau plumage. À cette heure-ci, on soigne les douze canards, ou plutôt, les douze canards se soignent. Les plus forts n’ont pas plus à manger que les plus faibles. Cela fait une moyenne de canards occupés de mille soins, sans superflu, sans esprit d’entreprise, un peu maigres, un peu dolents, élevant des canetons qui héritent de la faiblesse de leurs pères et qui la propageront ; des canards qui aiment à être bien assis, bien couchés, à aller à un sermon qui soit moral et point dogmatique, qui travaillent le jour durant pour dormir dans un bon lit ; le vent emporte leurs plumes, ils meurent, et ils n’ont rien dit et fait qui vaille. Lucain dit : Humanum paucis vivit genus. Il est bien possible que le désordre apparent des anciennes sociétés fût la loi secrète de la nature pour se débarrasser des faibles et garder les plus beaux échantillons. » Et sur les idées de son temps : Les idées libérales sont bonnes, mais, comme le bon vin de Champagne, il les faut tenir dans des bouteilles solides et bien bouchées. Les souverains d’Italie n’ont pas la mine de savoir mettre le vin de Champagne en bouteilles. » Et : « Je croyais que ces socialistes n’oseraient plus relever la tête, et voilà qu’il en sort des élections quatre ou cinq des plus insolents. » Et encore : Avez-vous jamais réfléchi, sous le point de vue du gouvernement du monde, à l’extrême facilité avec laquelle un sot peut faire le mal, et à l’excessive difficulté qu’un homme sage et de beaucoup d’esprit rencontre à faire le bien ? »
Ses idées sur la politique ne manquent pas de sel : « maintenant qu’il est décidé que le Président sera élu au suffrage universel, il faut se préparer à suivre le vol de l’aigle de Folkestone.
L’aigle des légions que je retiens encore
Demande à s’envoler…
Quoique je ne sache pas bien ce que nous avons à perdre, je voudrais qu’on me dît ce que nous gagnerons à ce suffrage universel qui va faire planer sur
la France un dindon téméraire qui se croit un aigle… Vous verrez sortir de cette grande marmite électorale une figure étrange, qui achèvera de rendre
la France tout à fait folle. »
Et il sait être philosophe : « Il y a beaucoup à glaner dans le champ du pauvre, comme il est dit, je crois, au livre des proverbes, en ce sens qu’on peut toujours être beaucoup plus misérable qu’on ne l’est. » Et : « j’ai idée que cette Assemblée tient plus fort qu’on ne dit. Elle est là comme une maladie organique dont nous aurons bien de la peine à nous débarrasser. »
Mais notre épistolier sait se montrer bucolique : « Je serais très-heureux de vous avoir donné la passion de la botanique. C’est une passion que le sort ne peut plus traverser. Il y aura presque toujours des herbes des champs. Quand les socialistes mettraient le feu partout, sachez qu’il y a des plantes qui, précisément, ne croissent que sur les ruines des habitations incendiées. Si j’étais jeune et fort, je courrais le monde pour me faire un herbier. L’herbe serait ma nourriture habituelle. Je ferais le Flore de
la Grèce ; j’aurais des fleurs de myrte cueillies dans les débris de Lacédémone, autour de la maison d’Hélène. J’irais chercher à travers
la Palestine des fleurs de l’anet et du cumin, les lys qui croissent dans la vallée d’Hébron, des petites roses qui couvraient tous les environs de Jéricho, des boutons d’oranger que Judith mettait dans ses cheveux tout noirs ; mais, probablement, si je devenais savant en botanique, cette fleur de poésie qu’on voit si loin dans les champs que l’on n’a point traversés n’entrerait pas dans mon herbier. »
Sa culture est fort vaste : « Lord Byron a parlé en beaux vers du Portugal et les vers sont oubliés. Ceux qu’il a faits sur
la Grèce ne sont pas plus beaux, et tout le monde les sait par cœur. » Et sa connaissance en hommes ne laisse rien à désirer : « On jouit d’un prince doux, éclairé, qui laisse toute liberté à chacun, comme on jouit de la santé sans en savoir gré à personne. »
Et son amour de la solitude très-grande : « Oh ! Que bienheureux en littérature et en tout ceux qui ne se laissent pas aller au courant des idées d’autrui ! Tout le monde a, au bout de sa maison, un petit ruisseau où se réfléchit un petit paysage qui n’est qu’à lui, mais on aime mieux peindre les chaînes des Alpes ou des Pyrénées. » Et : « Les aigles ne descendent pas des nues pour danser avec des oiseaux-mouches.» Ou encore : « mais on a beau avoir son sort dans les mains, le plus difficile est de ne pas le laisser tomber.»
À 61 ans, après avoir déjà passé quelque sept lustres au service de la famille de Broglie, la fatigue commence à se faire sentir : « Malgré l’infinie variété des événements dont nous sommes assurément témoins, je suis fatigué de la monotonie de ce qui se passe et de ce qui se dit. Les esprits n’ont plus nulle part ni liberté ni ressort. On dirait des tortues qui regardent un spectacle d’agitation. Encore ces tortues sont-elles assez suffisantes. Je n’aime pas les tortues qui ont une grande idée d’elles-mêmes. (…) Ces diables de gens, qui veulent quelque chose contre vent et marée, sont bien gênants pour les esprits modérés qui ne savent que penser ni que vouloir. »
Il ne laisse rien passer de son époque : « M. Ampère le géomètre disait : Je crois que le monde extérieur a été crée tout simplement pour nous être une occasion de penser, c’est-à-dire encore de rêver et de façonner en esprit ce qu’on a autour de soi à l’image du vrai beau qu’on ne peut atteindre. »
Mais cet homme de bon sens ne perd jamais espoir : « On parle tant de miracles ; ceux-ci sont dans toutes les analogies de la raison et de l’instinct. C’est peut-être comme cela que les bonnes causes triomphent un beau matin sans qu’on sache pourquoi. Un jour, après dix ans, après quinze ans, un peuple sort de son apathie et met ses maîtres sous ses pieds ; c’est peut-être que les morts qui ont été libres viennent parler tout bas à leurs enfants qui ne le sont plus. »
Et parlant de l’Europe : « Il est étrange que cette grande machine de l’Europe soit livrée à des mécaniciens si peu expérimentés.
À 67 ans, il sait encore fameusement donner des conseils aux jeunes, ainsi : « Les pédants disent qu’il faut suivre une veine d’études sans s’en écarter. Je crois contre eux que dans les esprits étendus, originaux et bien faits, l’unité se fait dans l’intelligence avec les plus étranges diversités. La terre, le vent, le soleil, la pluie apportent un peu pêle-mêle au rosier ce qu’il faut pour faire l’éclat et le parfum de sa fleur, mais il y a dans le rosier un instinct qui ramène tous ces éléments épars à l’unité de la rose. »
Il me plait à terminer par cette unité de la rose ce petit aperçu des deux premiers volumes des Lettres de Ximénès Doudan (1800-1872).Je me réserve maintenant le plaisir de lire les deux autres volumes de Mélanges et Lettres et ne manquerai pas d’en rendre compte.
Ivan de Duve
Jeudi 18 Mai 2006